Donald Kraybill
"Les Amish, une énigme pour le monde moderne, éd.Excelsis, coll. Perspectives anabaptistes, 2004"


La collection dirigée par Claude Baecher fait paraître un ouvrage qui deviendra sans doute incontournable pour l’étude et la compréhension des Amish.
En effet, non seulement les éléments historiques, théologiques et sociologiques qui organisent la vie des Amish sont décrits avec ampleur et précision, mais l’auteur fait parler cette structure sociale et religieuse en lui rendant sa vie interne et en lui donnant une perspective qui situe la communauté Amish du monde contemporain dans les échanges qu’elle entretient avec lui.
Originaires d’Alsace, les Amish appartiennent au courant anabaptiste issu du formidable mouvement de renouveau évangélique de la Réforme. Considérant que la Réforme, malgré sa remise en cause du lien entre l’Eglise et le pouvoir politique est tentée de réaliser des compromis avec les responsables civils, des chrétiens s’engagent vers une réforme radicale en publiant la Confession de Schleitheim en 1528.
Ce texte fondateur prône une séparation avec le monde, conformément à la lettre de Paul aux Romains, « Ne vous conformez pas au siècle présent » ( Ro.12.2), et le rebaptême des chrétiens qui font l’expérience du salut en Jésus-Christ - rejetant ainsi le baptême des nourrissons.
La naissance des Amish paraît en 1693 avec Jacob Amman, qui considère que les anabaptistes ont une vie insuffisamment disciplinée. Il réclame une plus forte séparation avec le monde et un mode de vie plus austère, ainsi qu’une discipline plus ferme dans l’église.
Les anabaptistes suisses ne le suivant pas dans ses analyses, seules les communautés anabaptistes d’Alsace porteront le nom de leur réformateur en devenant les « Amish ».
Les mennonites, anabaptistes organisés au XVIè siècle par Menno Simmons et ayant refusé les propositions de Jacob Amman, ont pour certains d’entre eux déjà émigré à la fin du XVIè siècle dans le Nouveau Monde pour fuir les persécutions.
A leur tour, et un peu plus tard et pour les mêmes raisons, le Charming Nancy dépose les Amish à Philadelphie en 1737. Il peupleront ainsi les Etats de Pennsylvanie, d’Indiana et de l’Ohio de ce qui deviendra les Etats-Unis d’Amérique.
Aujourd’hui, leurs différentes communautés se sont développées et ont essaimé.
Elles posent alors des questions qui embarrassent notre modernité : pourquoi les Amish, qui ont décidé de vivre sans prendre part à l’effervescence du progrès technique pour préserver la communauté des fidèles en Christ, sont-ils toujours présents et même s’accroissent en nombre ? en retour, pourquoi le monde les regarde-t-il avec un œil mêlé à la fois de sympathie, de curiosité, et d’étonnement ? enfin, quelle énigme posent-ils aux sociétés contemporaines ?
La vie des Amish est en effet intrigante.
Dans des habits sombres qui n’ont que peu varié depuis le XVIè siècle, dans une langue qui n’est pas l’anglais mais un dialecte allemand particulier, dans un mode de vie communautaire et pastoral où les familles sont généralement très nombreuses et où les enfants ne vont plus à l’école au-delà de quatorze ans, dans la ferme volonté de ne pas utiliser l’électricité de haut voltage ni l’automobile mais de continuer à utiliser le buggy ou la charrette pour se déplacer, bref, dans une vie organisée à l’écart de nos sociétés occidentales, les Amish ont une vie faite de discipline, de lenteur, et d’amour communautaire.
Si la séparation des Amish avec le monde repose sur des fondements bibliques et théologiques, le détail en est prévu dans l’Ordnung, discipline d’une communauté dirigée par des anciens et qui liste les choses et activités autorisées et interdites par un membre de l’église.
Le rôle de l’Ordnung est de construire alors de façon très pragmatique un ensemble de valeurs, d’autorisations et de d’interdits qui maintiennent le croyant et sa communauté dans la paix de soi et de Dieu, dans la Gelassenheit, c’est-à-dire l’ « abandon confiant à Dieu ».
Cependant, Donald Kraybill ne dresse pas seulement avec précision le détail et les raisons de la vie quotidienne des Amish.
Bien plus, et à la lumière du séjour qu’il a fait dans le comté de Lancaster en Pennsylvanie, il met aussi en évidence toute la dynamique et la porosité de l’Ordnung qui n’a rien d’immuable dans une société Amish et une société américaine toutes deux en pleine mutation.
L’auteur montre que, loin d’être figée, la discipline de l’Ordnung est un combat quotidien très pragmatique pour préserver l’essentiel de la vie, l’amour de Dieu et des autres dans la communauté.
Dès lors, il laisse entendre à la fin de son ouvrage que la société Amish paraît par contraste plus dynamique, rationnelle et créatrice de choix, que les sociétés contemporaines où l’élément normatif est généralement moins le résultat d’une volonté délibérée que l’acceptation d’un fait devenu majoritaire.
Ce livre excellent paraît dans une collection naissante et pleine d’avenir, « Perspectives anabaptistes » dirigée par Claude Baecher aux éditions Excelsis, qui s’est déjà distinguée par un premier ouvrage paru en 2001 sous la direction de Neal Blough, Eschatologie et vie quotidienne, très enrichissant et dynamique recueil d’articles historiques et théologiques dans une optique anabaptiste mennonite.